S'il faut se réjouir de la proposition de projet signature du Groupe Dallaire pour le site de l’ancienne Auberge des Gouverneurs à l’entrée du boulevard Laurier à Québec, la forme et l’ampleur du geste sont à plusieurs aspects périlleux pour la direction à donner au développement immobilier à Québec.

 

À 65 étages, la tour principale dépassera de 62 mètres Place Ville-Marie à Montréal. Si la course au plus haut gratte-ciel se poursuit dans plusieurs villes d’Asie et du golfe Persique, elle a perdu son élan dans les villes nord-américaines, ne permettant pas d’atteindre les visées d’un développement durable. Ce type de tour appartient à une période de croissance économique et démographique extrêmement rapide des métropoles qui est révolue au Québec et dont Place Ville-Marie, conçue par les architectes I. M. Pei et Henry Cobb en 1962, témoigne.

 

Si la santé économique de Québec est bonne, il faut se méfier de visions de croissance qui dépassent les prévisions lucides. La concentration en un seul site de 270 000 m2 de fonctions commerciales et administratives (85 % de l’offre de Place Ville-Marie !) est risquée pour le réaménagement de l’ensemble du boulevard Laurier, mais aussi en regard des initiatives récentes et à venir dans d’autres secteurs de la ville de Québec. En effet, à l’échelle régionale, la demande en espace commercial et administratif n’est pas élastique et les initiatives parallèles sont des vases communicants : remplir d’un côté pourrait bien vider l’autre !

 

Les tours du Phare de Québec constitueront une véritable « citadelle » verticale où habiteront, travailleront et consommeront sur place des milliers d’individus. À un kilomètre du pôle Laurier Québec, les travailleurs risquent peu de fréquenter les commerces avoisinants, 400 mètres constituant la distance optimale pour inciter à la fréquentation d’un équipement à pied. Et dans un climat nordique comme le nôtre, cet ensemble ne fera qu’exacerber les vents urbains et l’ombre portée sur les bâtiments voisins, rendant la marche et l’occupation des espaces extérieurs inconfortables.

 

Attrait incertain

 L’offre de 1000 logements haut de gamme ne répond pas non plus aux aspirations résidentielles et à la capacité de payer des jeunes ménages, des familles et de la majorité des retraités. Nos recherches confirment l’attrait marginal de bâtiments d’habitation de six étages et plus, et ce, pour tous les groupes de la population, des plus jeunes aux plus vieux. Ce créneau de luxe correspond mal à l’augmentation du nombre d’individus qui vivent seuls ou qui sont en situation de monoparentalité et comptent un seul revenu, ou encore aux jeunes adultes encore aux études après 21 ans. Enfin, ces habitations comme les espaces à bureaux de prestige attireront une clientèle motorisée, contribuant à la surcongestion véhiculaire.

 

Sur le plan du symbole, faut-il le mentionner, la réputation internationale de Québec doit beaucoup à ses institutions culturelles et à son statut de ville patrimoniale. Des millions de dollars ont été investis dans ses quartiers anciens pour les embellir et les revitaliser avec un succès qui requiert des efforts constants pour maintenir leur vitalité économique. La survie des restaurants et petits commerces dépend d’une fréquentation régulière par les résidants, les travailleurs et les touristes. L’observatoire du 22e étage de l’édifice Marie-Guyart offre déjà aux citoyens des vues magnifiques sur ces quartiers fondateurs, le fleuve et les Laurentides. En faut-il un deuxième sur la base d’un équilibre entre l’est et l’ouest de la ville ?

 

Nous sommes convaincus qu’il est possible de respecter à la fois des visées économiques de marque de commerce de la ville et celles du développement durable. Les progrès en design urbain des 20 dernières années mettent plutôt de l’avant des modèles d’agglomérations fondés sur la mise en réseau de pôles de centralité regroupant chacun des espaces publics conviviaux, des services quotidiens et un accès facile à des transports collectifs efficaces. Ces polarités doivent miser sur l’intensification douce de secteurs déjà urbanisés mais sous-utilisés, permettant à la fois aux promoteurs de faire des investissements profitables, aux gouvernements de rentabiliser les infrastructures publiques, et aux citoyens de bonifier leur qualité de vie au quotidien.

 

Un projet mixte fondé sur des qualités urbaines et architecturales à une échelle humaine enverrait un signal fort pour le réaménagement intégral du boulevard Laurier. Dans un geste rassembleur et dans le respect des voisins, d’un contrat social négocié avec la population et de la communauté des investisseurs, l’impact d’un tel projet serait non seulement positif sur l’image de l’entrée de la ville de Québec, mais aussi sur le quotidien de milliers de navetteurs qui circulent sur ce boulevard chaque jour, des commerçants qui y ont leur adresse, ainsi que des travailleurs et étudiants qui les utilisent régulièrement.

 

Si nous sommes convaincus de l’intention du Groupe Dallaire de contribuer au développement et au rayonnement de Québec, nous le sommes bien moins par ce projet qui concentrerait énergies et ressources en un seul lieu plutôt que de les répartir dans un projet d’ensemble collectif. Tel quel, le Phare de Québec pourrait se révéler être le colosse aux pieds d’argile dont la présence compromettrait la réalisation d’une vision humaine, véritablement innovante et durable pour l’entrée de la capitale nationale.

 

* Les professeurs signataires de cette lettre : Claude Demers, Carole Després, François Dufaux OAQ, André Potvin et Geneviève Vachon OAQ, École architecture, Andrée Fortin et Dominique Morin, Département de sociologie, Manon Boulianne, Département d’anthropologie (Université Laval) ; Pierre Gauthier, Département de géographie et d’urbanisme (Université Concordia) ; et Sébastien Lord, Institut d’urbanisme (Université de Montréal).

LE PHARE, UN COLOSSE AUX PIEDS D'ARGILE, lettre ouverte

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